|

|
|
|
Actualités
|
Journal marocain... 14-23 avril 2009 |
|
|
|
|
Actualités Dominicaines
|
|
Saturday, 23 May 2009 |
Mardi 14 avril
Calé, si l’on peut dire, sur un siège « Easy Jet », je m’envole aux aurores pour Marrakech. Toujours la même appréhension qui précède l’inconnu. Mais je décide de me laisser faire, de ne rien prévoir et d’être disponible à tout. Un seul objectif : m’immerger pendant 10 jours dans un monde dominé par l’islam avec le « petit frère » Yvan pour me guider. En fait, il ne me lâchera pas d’une semelle. Me prenant littéralement par la main pour me faire éviter les faux pas, les mobylettes les « carrosses » et les… impairs.
Débarquement à 9 heures locales. Il fait fais et même très frais. Des touristes suisses bougonnent et protestent. Contre qui ? Yvan est là qui m’attend. On s’embrasse et départ en « navette » - un luxe ! - pour la Gare routière, étonnamment déserte. Grève des taxis et des transporteurs et pénurie d’essence ! De là, quelques trente minutes à zigzaguer dans les ruelles ocres de la médina jusqu’à la maison des frères. On y entre comme dans une cave, tête baissée pour ne pas se blesser le front. A l’intérieur, les chambres, ou plutôt les cellules, sont comme incrustées dans les parois et les murs qui s’enchevêtrent bizarrement. Trois familles sont propriétaires des lieux. Comment s’arrangent-elles ? Au fond de la cour à ciel ouvert, la minuscule salle de séjour qui sert à manger, à recevoir, à lire et écouter les informations. Ma chambre est perchée au sommet de deux rampes d’escaliers. Local sombre donnant sur la cour intérieure. Je ne peux ouvrir la fenêtre du côté de la ruelle très animée. Peu importe. Si je n’arrive pas à y lire, j’y dors excellemment bien. A mes côtés, les services et la salle d’eau, puis la chapelle ou mieux l’oratoire. Déchaussés, ici, nous prierons les psaumes et vivrons la messe. A l’abri de tout autre regard. Accueilli par Paul-François Garrrigou-Lagrange, responsable régional des « Petits Frères » du Mahgreb, seul compagnon d’Yvan, retraité lui aussi. J’apprendrai plus tard qu’il fut polytechnicien et choisit d’être menuisier dans quelque medina ou casbah d’Afrique du Nord.
Avant le déjeuner, Yvan tient à me faire visiter son ancien atelier de ferronnerie. Déambulation dans les ruelles que je ne parviendrai jamais à distinguer. Aucun repère pour m’y retrouver, si ce n’est le sésame « Gaby », le nom d’un frère aujourd’hui malade et rapatrié qui a passé ici la meilleure partie de sa vie. Beaucoup demandent de ses nouvelles. Signe d’une intégration réussie ? Pour y parvenir, encore faut-il maîtriser quelque peu l’arabe dialectal et se faire des connaissances et des amis. Ce qui nécessite beaucoup de temps. Yvan me désigne un « barbu » qui a attendu trois ans avant de répondre à son salut. Pas facile aux marocains de distinguer les Frères qui vivent au milieu d’eux des touristes occidentaux qui ne font que passer dans les souks, tout en jetant aux gamins quelques dinars et bonbons. Les Frères souffrent de cette confusion. Je les comprends pour l’avoir souvent éprouvé au Rwanda. « Vivre avec les plus pauvres » impose toujours des limites à un idéal finalement inaccessible. On peut s’en approcher, sans jamais vraiment l’atteindre.
Comment Yvan s’est-il mis à la ferronnerie ? Mystère d’une vocation éclose dans son jardin secret. Journaliste, passionné de cinéma depuis son jeune âge, homme politique – il présida le Conseil Général de la ville de Fribourg – pour s’engager à plus de 50 ans dans le sillage de Charles de Foucauld, ouvert par René Voillaume. Pendant des années, il travailla dans cet atelier, comme ses compagnons marocains, sans prétendre développer une entreprise, fonder une ONG charitable, ni même former un seul apprenti. Comment a-t-il appris ce nouveau métier ? « Sur le tas », répond-il, se faisant aider par d’autres artisans qui durent tout de même s’étonner de voir ce suisse débarquer au milieu d’eux. J’admire à la fois l’engagement d’Yvan et plus encore l’accueil libéral et tolérant qu’il reçut de ces modestes ouvriers musulmans, si différents de lui. Dans un recoin d’échoppe, Yvan me fait remarquer une femme qui manie un fer à souder. Il ne peut s’empêcher d’exprimer un heureux étonnement. La société marocaine admet désormais des femmes sur des lieux de travail où jusqu’à présent seuls les hommes régnaient en maîtres. Un signe de tolérance et de changement qui ne trompe pas.
Retour à la maison à travers les souks colorés et odoriférants. Il faut s’arrêter devant chaque « artiste » qui manie le cordeau, le poinçon, la scie, le métier à tisser, le tour ou le couteau. Hommage au travail manuel et aux techniques séculaires. Plusieurs mosquées sur le parcours qui ne se laissent entrevoir qu’à travers leurs portes ou leurs fenêtres. Depuis Lyautey, par respect et déférence, les chrétiens n’entrent pas dans les salles de prière des musulmans.
J’ai l’impression de vivre dans un monde uniforme et homogène. Tout le contraire d’un bus genevois. Mon guide m’avertit de ne pas céder à cette première impression. La société marocaine compte des berbères et des arabes qui ne parlent pas la même langue. L’islam est loin d’être uniforme : la vénération des tombeaux des marabouts est aussi important que les prières rituelles et le courant soufi est très affirmé lui aussi. J’apprendrai de même que tous les marocains ne vivent pas dans les souks ou les villages de montagne. Au-delà de la médina, les quartiers riches et prospères ne cessent de se développer et donnent l’impression d’un pays en pleine expansion, qui ne connaît pas le mot « crise ».
Pas très loin de la Grand’Place où s’ébrouent les touristes attroupés autour des marchands d’eau et des charmeurs de serpents, Yvan me fait remarquer de vieilles halles, proches d’un marché où tous les commerçants sont femmes. C’est ici que se vendaient les captifs chrétiens piratés sur les côtes « barbaresques ». Le sultan tolérait la présence de franciscains pour les réconforter, à défaut de les racheter. La présence chrétienne au Maroc porte le sceau de saint François. De son temps déjà, des frères passablement exaltés sont venus d’Espagne jusqu’ici chercher la gloire d’un martyre prévisible. Il suffisait d’insulter publiquement le « Prophète ». L’église catholique de Marrakech est dédiée à ces talibans chrétiens.
Mercredi 15 avril
Cinq heures de train (horaire ponctuel) jusqu’à Casablanca. Incontournable visite sur le bord de mer, de la Mosquée Hassan II dont le gigantisme se dispute avec la mégalomanie du souverain. Je ne peux m’empêcher de rêver à la Basilique de Yamoussoukro et même à celle de St Pierre de Rome. Comme s’il s’agissait d’accumuler tous les records possibles pour assurer l’immortalité d’un despote. Pour payer ces folies, Houphouet puisait dans sa cassette confondue avec celle de l’Etat ivoirien, Hassan II rançonna ses loyaux sujets et le pape vendait des indulgences ! Quels que soient les procédés de financement, le résultat ne manque pas d’éblouir. Je conviens que la mosquée d’Hassan II fait le plus bel effet dans son environnement marin. Son haut minaret, carré et coloré, ne détonnerait pas à Zermatt, face au Cervin ! Un argument auquel n’ont pas songé ceux qui prétendent interdire en Suisse la construction de ces étranges ziggourats.
Contrairement au reste du pays, les touristes « mécréants » ou simplement « infidèles » affluent et se bousculent sous les voûtes de la mosquée Hassan II. Contre un joli paquet d’espèces sonnantes et trébuchantes, bien entendu ! Une jeune guide les accompagne et se plait à prévenir tout relent islamophobe. Elle énumérant toutes les exceptions tolérées à la pratique du jeûne du Ramadan. Un islam bien tempéré, à visage humain. Pas de quoi effrayer les touristes dont l’économie marocaine a tant besoin.
Nous passons la soirée avec les « Petites Sœurs », une autre branche de l’arbre planté par Charles de Foucauld. Ce soir, nous fêtons déjà les noces d’or religieuses de l’une d’entre elles. Eucharistie et repas dans la simplicité et la fraternité. L’oratoire est dissimulé au creux d’une maison discrète. Ce n’est pas l’Eglise du silence, ni celle des catacombes. Mais un peu celle des Actes des Apôtres, réunie dans la maison de Lydie. Elle ne regroupe hélas que des étrangers et des migrants. J’apprends que sous la période du Protectorat français mes frères dominicains desservaient une paroisse dans cette ville, convertie aujourd’hui en couvent de clarisses…mexicaines !
Jeidi16 avril
Le train - toujours fidèle à ses horaires - nous amène à Rabbat, la capitale administrative. Nous ignorons le palais royal pour nous rendre à la cathédrale, toujours ouverte. Mais c’est surtout la bibliothèque « La Source » qui nous intéresse. Propriété diocésaine, la bibliothèque a trouvé refuge dans une ancienne institution charitable qui a conservé un oratoire et transformé la chapelle en salle de lecture et de conférences. Son directeur actuel fut en son temps responsable du Centre Culturel franco-rwandais de Kigali. Une excellente façon de mettre sa retraite à profit, tout en bénéficiant du soleil d’Afrique. Avec Yvan, je parcours les magasins où sont entreposés de précieux volumes et documents hérités des communautés religieuses qui ont quitté le Maroc ces dernières années. Je ne m’étonne pas de relever la trace de l’emblème dominicain sur plusieurs volumes. Yvan, lui, est plus intéressé à retrouver les fameux carnets où le vicomte Charles de Foucauld, alors explorateur clandestin au royaume chérifien, notait avec précision ses découvertes annotées de cartes et dessins. Bref, tout un trésor offert aux chercheurs et étudiants marocains passionnés par l’histoire de leur pays et par celle de l’humanité aussi. Sont-ils nombreux à l’exploiter ? Un regret toutefois : les livres à tonalité chrétienne sont relégués – pour l’instant ? – dans les caves du bâtiment. Réserve excessive pour ne pas paraître « prosélytes » dans un pays dont la loi reconnaît la liberté du choix religieux, tout en sévissant contre celui qui encourage le musulman à changer de foi ? Dilemme contradictoire. Pourtant, tout homme a droit à l’information et à l’échange interculturel et religieux. Les marocains autant que les genevois qui fréquentent les centres islamiques de la cité de Calvin. Même si les uns et les autres n’ont aucune envie de se convertir au Coran ou à l’Êvangile. Je connais à Genève un centre dirigé par une fondation musulmane qui se dénomme :« Entre-connaissance ». Peut-on imaginer plus belle expression ? Je rêve que « La Source » de Rabbat puisse un jour aborder ce titre et réaliser ce programme.
Le soir de ce même jour, deux trains, un peu plus fantaisistes, nous amènent à Fès. Cette ville « andalouse » fascine depuis longtemps mon imagination. Peut-être depuis un voyage à Cordoue, à Séville et bien sûr à Grenade. Le souvenir d’Averroës aussi que les Almohades ou les Almohavides - je ne sais plus - exilèrent à Fès pour le faire mourir à Marrakech. Une petite parenthèse à ce sujet. Le frère Paul François, féru de l’histoire de cette ville, me fit découvrir caché dans la médina le cimetière où le « Commentator » fut inhumé. Pas pour longtemps, semble-t-il. Ses concitoyens renvoyèrent sa dépouille et ses livres « hérétiques », chargés sur un âne, vers Cordoue, sa ville natale. Pour ne pas polluer plus longtemps leur sainte cité. « Si non e vero… ».
La gare de Fès se trouve au centre de la ville moderne, étincelante de lumières et de jardins. Nous frappons à la porte de don Matteo, un prêtre italien, ancien missionnaire en Côte d’Ivoire, qui vit seul au sein d’un enclos bien cadenassé. Au milieu s’élève une impressionnante église dont il vient d’achever la restauration. Autour de trois cannettes de bière achetées à la sauvette dans un débit de boisson aussi dissimulé qu’un sex-shop peut l’être dans une impasse de Lourdes, le brave Matteo nous présente sa paroisse singulière. Nous avions commencé par assister à « sa » messe dont nous fûmes, Yvan et moi, les seuls participants. En fait de paroissiens, hormis quelques religieuses et une poignée de vieux colons indéracinables, ce sont surtout les africains « subsahariens », comme on les appelle au Maroc, qui constituent son fond de commerce. Ils sont « listés », adressés et fichés sur un grand panneau placardé au fond de l’église. Nous sommes informés aussi sur leur nationalité et leurs étapes de vie chrétienne. Autant dire qu’ils sont suivis à la trace. Le drame vécu par Matteo est que certaines de ses ouailles le trahissent pour quelque communauté protestante ou évangélique. D’où leur vient cette idée saugrenue ? Matteo s’interoge. On l’aura compris, ces « subsahariens » et « subsahariennes » sont des étudiants catholiques, boursiers ou non, qui fréquentent les universités locales. Ils retrouvent dans l’espace paroissial la joie de se retrouver, de former des chorales africaines et de prier à leur manière. Matteo a même instauré ou restauré à leur usage le catéchuménat classique qui prépare au baptême après trois années de catéchèse assidue. Ont-ils achevé leurs études avant d’être conduits aux eaux baptismales ? Le même phénomène se reproduit à Marrakech où l’un des prêtres desservants est précisément camerounais. L‘Eglise, selon ce que j’entends, est pour ces africains un oasis où ils échappent au racisme ambiant. Beaucoup de leurs professeurs marocains n’échapperaient pas à ce travers. Sans parler des étudiants du pays souvent jaloux de leurs succès universitaires et de leur aisance à s’exprimer dans la langue de Molière.
Vendredi 17 avril
Soleil radieux sur la ville qui s’étend sur plusieurs collines. Une « petit sœur » indienne nous attend pour nous servir de guide dans la médina. Nous commençons par escalader une colline dominée par les ruines d’un mausolée d’une des premières dynasties. Elle nous donne une vision d’ensemble de la Fès traditionnelle. Une féerie ! Portes, mosquées, médersa, universités coraniques, tannerie et souks aux incroyables richesses. Nous avons même le privilège d’être reçus avec grande cordialité dans un « séminaire » où vivent et se forment de jeunes étudiants en science coranique. J’ai pu apprécier (et comparer) la modestie et la pauvreté de leur lieu de vie, assez poches de ceux des « petits frères ».
A midi une autre « petite sœur » prend le relais et nous fait grimper une autre colline où se dresse le palais royal. Nous nous contentons d’échanger quelques mots amicaux avec les gardes en grande tenue. Le palais est voisin d’une esplanade où va s’ouvrir le lendemain le festival de la culture soufie. Deux frères de St Jean s’y sont annoncés. Un signe qui me réjouit. Non loin, le quartier juif, dont je cherche en vain la synagogue. Une plaque sur une maison attire notre attention: « Ici vécut Charles de Foucauld explorateur missionnaire ». Allusion au voyage clandestin du fameux vicomte déguisé en juif marocain, accompagné de Mardochée, un juif, authentique celui-là. L ‘expression « missionnaire », un tantinet racoleuse, n’a pas l’air de plaire à Yvan. Mais, « quod scripsi scripsit ! »
Le soir, eucharistie chez les « petites sœurs », suivie de la dégustation d’un succulent « tajin » qui a mijoté une partie de l’après-midi. Puis retour chez Matteo et reprise de nos conversations « pastorales ».
Samedi 18 avril
Départ de la gare routière de Fès pour Midelt. Quelques heures de « tape-cul » avant de se présenter au Monastère de Notre-Dame de l’Atlas, dans l’ouest marocain, non loin de la frontière algérienne, au pied d’une chaîne de l’Atlas encore enneigée en cette saison. Un vent glacé souffle du haut de ces sommets. Je grelotte de tous mes os et n’aurai chaud que dans mon lit, enfoui sous d’épaisses couvertures. Le monastère est sis au sommet d’une petite colline boisée dans un domaine occupé il y a peu par les « Franciscaines Missionnaires de Marie », un autre satellite de la planète franciscaine.
L’histoire de ce monastère, annexe d’Aiguebelle, est lié à celui de Tibhirine. A la suite d’une visite dans cette abbaye algérienne, Mgr. Michon, évêque de Rabbat, obtint 4 moines qui s’établirent d’abord à Fès. Le site ne convenant guère, ils se déplacèrent à Midelt.
Nous arrivons à l’heure du thé (à la menthe), rituel qui n’a rien de trappiste, mais doit tout à la civilisation berbère. Chaque jour à 17 heures se retrouvent sous une tonnelle les ouvriers marocains, les visiteurs, les retraitants et les moines dont le nombre n’a jamais dépassé celui des évangélistes. Nous y rencontrons donc le prieur Jean Pierre ( le Jeune !) et l’autre Jean-Pierre ( le Vieux !), dernier rescapé de Tibhirine, un frère espagnol et un novice–prêtre, provenant d’une autre congrégation. Nous partageons avec les moines ce week-end « in albis », présents à tous leurs offices liturgiques dont le premier commence à 4 heures le matin. Je me suis vite rendu compte que l’on assistait ici à une mutation de l’Ordre de Cîteaux. Point de retrait, ni d’isolement d’avec l’entourage musulman et marocain. On veut vivre ici l’accueil et le partage, tout en se réservant des moments réguliers de recueillement et de prière liturgique. Un amalgame difficile à réussir. Un moine me confie qu’il se sent davantage disciple du P. Peyriguère que de saint Bernard. Comment pourrait-il espérer que d’autres moines trappistes mûris dans la stricte observance puissent le rejoindre sur l’Atlas ? Mais l’Eglise foisonne de vocations originales et de communautés nouvelles…
Du Père Peyriguère précisément, il en est beaucoup question à Midelt. Ce prêtre français, un intellectuel ancien professeur de séminaire, décédé il y a 50 ans, vécut comme un ermite d’un nouveau genre, dans un bled berbère pas très éloigné d’ici. Infirmier de ses voisins, père des orphelins et vénéré par les villageois comme un marabout chrétien, il se considérait comme le premier disciple de Charles de Foucauld. La fameuse biographie du vicomte converti rédigée par René Bazin le lui avait fait connaître.Le frère Jean-Pierre (le Jeune) lui aménage sur le territoire du monastère un musée et même un nouveau tombeau. Les restes du P.Peyriguère reposeront bientôt à Notre Dame de l’Atlas et les frères trappistes pendront le relais de sa prière et de sa charité.
Lundi 20 avril
A 8 heures 30 à la gare routière de Midelt pour attendre le bus direct (en fait un omnibus) qui n’arrivera qu’à 9 heures. Puis 10 heures de trajet pour parcourir 800 kilomètres à travers les hauts plateaux, la montagne et la plaine, avec ses champs d’orge blond, ses oliveraies et palmeraies. Un seul arrêt pour se dégourdir les jambes avant d’arriver enfin à 19 heures à la gare routière de Marrakech. Trente minutes de marche à pas rapides à travers le dédale de la médina avant de rejoindre notre « chez soi », d’y célébrer la messe et de prendre enfin un repas préparé par mon guide. Fourbu, je ne puis que m’écraser dans mon lit, sans même prendre garde au muezzin qui à deux reprises s’essouffla en vain pour m’appeler à prier avec lui.
Mardi 21 avril
Journée de « rétablissement », pour utiliser le jargon militaire. Yvan tient cependant à me faire visiter son « exposition permanente ». Une dame française - elle m’apprend qu’elle est la nièce du P. Carré - vit seule dans un « ryad », somptueuse demeure de la médina qui ne présente que muraille et grisaille à l’extérieur et qui révèle un joyau mauresque dès qu’on a passé le seuil. Une cour intérieure ouverte à plein ciel où grimpe un giganteque plant de bananier est entourée à l’étage supérieur d’une clôture de ferronnerie surmontée d’une armature métallique pour recevoir une bâche les jours de pluie. Le tout réalisé par Yvan. Je m’extasie encore sur son « retournement » personnel. D’autres appellent cela une « conversion ».
La dame qui partage sa vie entre Marrakech et Montpellier nous offre le pastis et nous l’entraînons sur la Grand’Place toute proche pour partager en sa compagnie un couscous dans un restaurant touristique. Ce sera l’unique concession que je ferai à ce genre d’activité au long de mon séjour marocain. Pour permettre à notre convive de prendre sa sieste, nous reprenons la route - ou plutôt la ruelle - et nous nous dirigeons vers un jardin public aménagé hors des remparts, lieu de rendez-vous de la jeunesse plus ou moins dorée de cette ville musulmane. Ce sont sans doute des étudiants, qui profitent de la pause de midi et se retrouvent en couple pour jaser et folâtrer, sous ces allées ombragées. Encore une nouveauté, signe de modernité ! Aucun taliban musclé ni de policier à l’entrée du parc, pour séparer ce que Dieu veut unir.
Le Maroc serait-il à l’abri des islamistes ? Certainement pas. Tout le monde parle encore des terribles attentats qui ont terrorisé et ensanglanté il y a quelques années les grandes villes du pays. Sans doute, le prestige et la sagesse du souverain actuellement régnant jouent comme un frein puissant face aux débordements possibles. Le monarque est aussi le « commandeur des croyants » et l’interprète autorisé de la charia. Son exemple est entraînant. Les magazines du pays se plaisent à présenter sa ravissante épouse portant une tenue printanière qui siérait bien à Carla Sarkozy ou à Michèle Obama. L’orage, s’il devait éclater, prendrait plutôt la forme d’une révolte des « petites gens » qui n’ont guère part au gâteau royal dont se gobergent quelques privilégiés, triés sur le volet. Mais, « Inch Allah » !
Pierre-François nous attend à l’entrée du jardin, libérant mon guide qui retourne à ses « rétablissements ». Pour Yvan, ce mardi est aussi jour de lessive et il doit profiter du soleil pour sécher son linge. Entre-temps, Pierre-François me fait admirer le minaret de la Koutoubia, la plus célère mosquée de Marrakech, construite par les Almohavides. Le même architecte a conçu la « Giralda » de Séville, au temps où Maroc et Andalousie ignoraient les frontières maritimes. Aujourd’hui, elles sont hermétiquement bouclées et surveillées pour empêcher les « subsahariens » de pénétrer dans notre « paradis ». Mais elles restent largement ouvertes aux touristes et aux femmes marocaines qui cueillent – à quel prix ? – les fraises andalouses que nous mangeons au cœur de l’hiver !
A côté de la Koutoubia : le palais du consul de France, entouré de remparts mauresques. Comme si nous étions encore au temps du Protectorat ou des Présidents de la République célébrant les mérites de « notre ami le Roi ». La France doit se tailler une bonne tranche de profit dans la prospérité du Maroc moderne. Un avantage culturel aussi : je me suis laissé dire que 40.000 exemplaires du journal « Le Monde » pénétraient chaque jour au Maroc !
En grandes enjambées retour à la médina, en traversant le quartier juif repérable aux balcons en fer forgé qui prolongent les baies. Mais que sont devenus les résidants ? Sans doute sont-ils en Israël, prolongeant là-bas la tradition séfarade et…la culture française ! Nous nous retrouvons autour de notre autel domestique et partageons la parole évangélique prévue par la liturgie de ce jour-là : « J’attirerai tous les hommes à moi ! ». Voyons donc ! Est-ce là une prophétie, démentie par ce que je vis ces jours ? Pour ces millions de Marocains le Prophète suffit pour les conduire à Dieu. Ils n’ont que faire d’un Christ pour leur en montrer le chemin. Quel sens donner alors à ces paroles bibliques ? Faut-il s’en prendre aux missionnaires chrétiens, à commencer par les tout premiers, ceux de Volubilis et de Tanger à l’époque romaine, si l’appel de Jésus n’a pas été entendu ? Y aurait-il d’autres façons de le faire entendre aujourd’hui ? Et si c’était le mode de vie des « Petits Frères » ?
Mercredi 22 avril
Un petit tour au marché de l’artisanat. De quoi me procurer une théière et un service de table que je me promets d’offrir à la grand-mère d’un petit marocain de mes amis. Puis repas de fête à la fraternité pour « fêter » mon départ. Yvan, excellent cuisinier, nous prépare un plat de raie fraîche, achetée chez le poissonnier du coin. Nous partons ensuite vers la ville moderne pour nous procurer des morilles d’Atlas qui s’accommoderont très bien aux pâtes de notre souper d’adieu. A l’entrée du marché, une petite annonce attirer mon attention : « Duplex à vendre à la rue Mohammed X, en face du Collège des Sœurs ». Repère étonnant dans ce pays intégralement musulman qui se réfère aux institutions chrétiennes quand on doit trouver son chemin ! Sans personnel religieux, les écoles catholiques ont encore pignon sur rue et restent très prisées par la bourgeoisie locale.
Le marché nous met sur la route de l’église catholique de Marrakech desservie par un Franciscain croate et le prêtre camerounais dont j’ai déjà parlé. La nef est en chantier. Vaste restauration qui pourrait être un signe de bonne santé. En fait, me dit-on, l’église se remplit chaque dimanche. En plus des inévitables et indispensables « subsahariens », il faut ajouter les touristes qui n’ont pas perdu leurs vieilles habitudes, à moins qu’ils ne soient attirés par les rythmes africains. Et même quelques entrepreneurs de France ou d’Espagne qui ont flairé dans cette ville de bonnes affaires.
Construite dans les années 30, je ne m’attendais pas à voir une mosquée toute récente faire face à l’église chrétienne. J’ai comme l’impression de me retrouver au Caire où les clochers sont cernés par une forêt de minarets tonitruants. D’autant plus que la sono du muezzin retentit au cœur de la messe. On me parle d’un ancien curé du lieu qui en profitait pour interrompre sa célébration, invitant ses gens à s’unir à la prière de ceux d’en face. Ce courage ou cette audace ne résout rien. L’emplacement de cette mosquée est plus qu’un impair. C’est une faute qui nuit au respect interreligieux. J’imagine l’argument que pourraient en tirer ceux qui en Suisse font campagne contre la construction des minarets. Mais il est fort possible que mon jugement soit erroné. Avant de me dédire, j’attends qu’on le réfute avec quelques raisons.
Jeudi 23 avril
Aux aurores une nouvelle fois, Yvan me ramène à mon Easy-Jet. Autour de moi une famille biennoise avec 2 ados et 2 enfants ; une autre gessoise avec un bébé, un bambin et une gamine de 10 ans. Tous heureux et épanouis. Le Maroc leur a donné des ailes. Et les Marocains, me dit une mère, aiment tellement les enfants !
Serré contre le hublot, je me remémore les objectifs de ce voyage et j’esquisse quelques réponses, sans doute prématurées. Comment imaginer un vrai dialogue dans une société si peu différenciée ? Dans un pays où le chef d’Etat est commandeur des croyants, y a-t-il place pour un espace de rencontre entre les religions ? Faut-il attendre la sécularisation de la société marocaine pour y parvenir ? L’absence de minorités religieuses nationales ou indigènes fait que toutes les religions qui ne relèvent pas de l’islam officiel ne sont ici que tolérées, comme autant de consulats étrangers. Quel signe peuvent-elles donner à la majorité musulmane, quand on les oblige ou qu’elles s’obligent à fermer leurs fenêtres et baisser leurs rideaux ? Clergé vieillissant, sans espoir de se renouveler localement, contraint de se disperser aux quatre coins du pays pour assurer une célébration qui regroupe - sauf dans les villes importantes - moins de 10 croyants. Eglise précaire et étrangère, sans visibilité… Je fais erreur sans doute. Le P. Peyriguère célébrait seul dans sa chambre la messe quotidienne, comme le faisait de son côté Serge de Beaurecueil parmi les enfants de Kaboul. Ont-ils été signes de rien ? La charité qui les habitait ne leur a-t-elle pas valu estime et vénération de la part de leurs voisins musulmans ? Les « Petits frères » ne se posent même pas cette question. Ils veulent être là simplement, au milieu des autres et si possible comme eux, sans œuvres sociales ou missionnaires, oubliant les titres prestigieux qui auraient pu faire d’eux des hommes politiques ou des ingénieurs de renom. Autour d’eux on murmure : « N’ont-ils jamais lu la parabole des talents ? ». Ou alors, comme Judas à la femme aux parfums : « A quoi bon ce gaspillage ! On aurait pu vendre à grand prix cet onguent et soulager des masses de pauvres ! ».
Tant de questions que je rumine dans ma petite tête, en survolant les Pyrrhénnées enneigées, qui éclatent au soleil levant. Des réponses ? Un souvenir refait surface : « Comment va Gaby ? » Et cette maman qui à côté de moi tente de calmer son petit. N’allons pas chercher des signes dans le ciel ou les étoiles. Ignorez aussi les clochers et les minarets. Notre petit monde suffit à désigner le Christ. Il est là, à nos côtés. Ne le voyons-nous pas ? Dois-je conclure ce journal par ce propos d’Albert Camus, si cher à ce littoral méditerranéen : « Ce Dieu, s’il vous touche, c’est par son visage d’homme ». |
|
| << Start < Prev 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Next > End >>
| | Results 1 - 1 of 29 |
 |

|
|
|
|